Villejuif libérée !
Une première analyse d'Alain Lipietz

 

La victoire de la liste Tous ensemble pour Villejuif écologiste, citoyenne et solidaire a été célébrée par une immense foule, de jeunes principalement, où se mêlaient quartiers populaires et petite bourgeoisie intellectuelle, et bien sûr les salariés de la Ville, enfin délivrés d’une « gestion par le stress »  et qui la veille encore ne pouvaient retenir leurs larmes quand on leur demandait « comment ça va ? »

Feu d’artifice improvisé, et petits discours des deux têtes de liste. Pierre Garzon pour répéter nos promesses de campagne. F. Le Bohellec pour déclarer que, puisque cette ville ne voulait pas d’un bon maire comme lui, il quittait la vie politique, na, et ne siègerait même pas pour les gens qui ont voté pour lui.

Pierre Garzon, sans micro, depuis les marches du Marché, tente de s’adresser à la foule jusqu’a la mairie. 

Notre affiche de second tour, dont le nom de la liste et les logos de forces rassemblées disaient tout, se concluant par : « 52% au premier tour. Votez et faites voter ». C’était bien notre défi, et tous nos adversaires ironisaient : « L’addition sur le papier n’est pas l’addition dans les urnes ». Nous le savions parfaitement et nous nous sommes attachés, patiemment et de plus en plus intensément, à concrétiser cette addition. Résultat : 52 % dans les urnes !

 

Une campagne ciblée

Nous avons raconté ici comment chacun y a mis du sien.

  • Les communistes : en réfléchissant pourquoi ils avaient perdu Villejuif en 2014 (après avoir refusé pendant  trente ans, depuis 1992, de saisir les perches  que leur tendaient les écologistes), en acceptant un programme écologiste et en repeignant en vert le matériel de campagne commun ;
  • Objectif 2020 (les jeunes et les quadra des quartiers populaires, insérés dans la vie familiale et professionnelle), qui ont dynamité le système clientéliste du candidat sortant dans « les quartiers » et mobilisé la jeunesse ;
  • La France Insoumise, qui a fait campagne généreusement pour notre liste, alors qu’elle n’avait personne sur la liste faute d’avoir atteint les 5% au premier tour ;
  • Et nous, comme le PS, en nous attachant à démonter le seul argument de la droite « Vous allez faire revenir les communistes ! » en commençant immédiatement à mettre en pratique la politique de notre alliance : « Un été solidaire et au vert ». Villejuif-Écologie a ainsi produit deux tracts particuliers : un pour le QPV (quartier prioritaire de la politique de la Ville) des Lozaits, qui a été distribué par Objectif 2020, et une lettre signée de Natalie Gandais  et distribuée en plusieurs milliers d’exemplaires sur les quartiers à fort vote « Jadot » en 2019 ou Villejuif-Écologie en mars dernier.

Étant donnée l’importance de l’abstention aux deux tours (+3,2 % de participation, quand même) il est difficile d’évaluer combien a été perdu par réticence au « retour des communistes » et combien a été gagné (par exemple dans l’électorat LaREM) par rejet des pratiques de Le Bohellec.

Cette abstention reste énorme, bien au-delà de la crise de la démocratie représentative : la crainte du Covid est toujours là. 3% de participation en plus , ce n’est pas beaucoup, mais si l’on compte en nombre de voix, on mesure que la campagne fut autant une campagne pour la  convergence  des électorats différents que de mobilisation de celles et ceux qui n’avaient pas voté. En trois semaines, la liste Tous ensemble a permis de doubler le score de P. Garzon, en agrégeant les 2871 voix de sa liste de premier tour, les 1058 voix de Villejuif-Écologie, les 1028 voix de Réinventons Villejuif et Objectif 2020, les 532 voix de LFI et les 160 voix de LO qui n’étaient pas sur la liste, et encore gagner 527 voix supplémentaires !

Ce qui est sûr, c’est que la liste Le Bohellec a recueilli un gain certain d’une politique incroyablement démagogique, omniprésente dans l’espace public à la faveur du confinement. Passant de 4690  à 5774 voix, F. le Bohellec a profité à plein de ces trois mois de confinement où seul il s’arrogeait le droit de faire campagne, en s’appropriant le travail des services et des bénévoles… souvent de l’autre camp. Le rapport droite/gauche+écologistes est en réalité plus proche à Villejuif de 46/54 que de 48/52. Et l’argument « ne pas laisser revenir les communistes » a été beaucoup plus fort que l’argument « sécuritaire ». Nous avons réussi à l’enrayer, mais il faut le méditer.

 

Le communisme municipal peut-il s’écologiser ?

La victoire de Villejuif contraste avec la chute de 4 villes communistes en Val de Marne, dont 3 dans le Grand Orly Seine Bièvre (Valenton, Villeneuve Saint-Georges et Choisy), heureusement compensée par Savigny-sur-Orge qui s’est dotée d’un second maire écologiste (après Arcueil). La perte de Saint-Denis, qui fut pourtant un exemple de modernisation du communisme à l’époque de Patrick Braouzec, illustre une vraie difficulté du PCF à accompagner l’évolution de la société, même au niveau municipal. Ce sera LE grand défi du mandat de Pierre Garzon et nous comptons bien l’y aider.

A l’inverse, la « razzia » écologiste sur les métropoles (Lyon, Marseille, Strasbourg, Bordeaux, Tours, Poitiers, Grenoble conservée, Lille ratée d’un cheveu…) ne doit pas faire oublier des victoires écologistes en banlieue proche (Colombes) ou lointaine (Savigny) mais aussi dans quantité de petites villes et villages. La base de départ de l’écologie politique : la petite bourgeoisie intellectuelle du « service à population » (les enseignants et les soignants) est en train de s’élargir à la fois en nombre, dans l’espace occupé, et dans son influence.  Et le Covid-19 a servi de démonstration : l’importance de « s’occuper d’autrui » et de remettre en cause un modèle prédateur sur la nature.

Cette évolution fut trop lente au départ, mais elle est irréversible, car les crises écologiques vont s’aggraver, déclenchant directement les crises sociales, et les « inégalités environnementales » deviendront la forme la plus évidente des inégalités sociales.

Tout cela aurait pu s’appliquer à Villejuif. Nous avons expliqué ailleurs  l’échec de Villejuif-Écologie à occuper la première place à gauche : 1. le poids de l’abstention par crainte de la contagion particulièrement fort dans notre base sociale, 2. le souvenir de 2014 où les écologistes ont « choisi le changement » et ont ensuite été trahis par l’homme qui était censé incarner ce changement, et 3. le fait que le PCF a mieux su incarner, au premier tour, le « vote utile ».

 

Problèmes et risques de la victoire à Villejuif

Nous savions dès juin 2019 que « rassembler dès le premier tour pour apparaitre comme le vote utile » serait décisif pour tourner en tête et fusionner au second tour dans de bonnes conditions avec le PCF. Cela n’a pas été possible : Génération.s a préféré le PCF, le PS voulait la tête de liste, Objectif 2020 a choisi l’alliance avec le PS et s’en est trouvé marri lors des négociations pour le second tour, La France Insoumise  a voulu se compter et a été éliminée.

Nous nous sommes retrouvés second à gauche. Nous avons su faire contre mauvaise fortune bonne mine, et nul ne pourra nous reprocher de n’avoir pas tout donné, jusqu’à l’épuisement, pour cette victoire de second tour ! Mais le fait est là : Villejuif, qui avait sévèrement débarqué les communistes en 2014, a eu un certain mal à les faire revenir pour chasser Le Bohellec.

Pour comprendre la difficulté, et ce qui vont être les grands défis de la mandature Garzon d’ici 2026, il faut se remémorer les raisons de 2014. Selon le constat établi par la plus proche et loyale adjointe de Claudine Cordillot (maire communiste jusqu’en 2014), Sandra da Silva, publié en avril 2012  par la Fondation Gabriel Péri : « Quand je suis arrivée, il se disait à travers la ville que la maire ne faisait rien, aidait les délinquants, ne voulait pas d’action policière. »

Autre raison inscrite dans les urnes : la brutalité de l’action de la Sadev, aménageur attitré du PCF, à travers la procédure de ZAC. C’est simple : le vote PS puis Vert est devenus fort (et l’est resté) là où les ZAC sont passées. Et c’est d’ailleurs là que nous avons dû distribuer la lettre de Natalie aux électeurs verts qui hésitaient à voter pour une liste conduite par un communiste.

Enfin, troisième raison : les accusations, courant à l’époque dans la Ville, de favoritisme et clientélisme dans l’attribution des marchés, des crèches, des logements etc. Or le clientélisme, pour chaque électeur content, crée une dizaine de déçus et de jaloux : Le Bohellec l’a appris à ses dépens.

Dans la mise au point du programme commun de la liste de second tour, nous avons veillé à désamorcer les critique n’2 et 3 qui s’appliquait largement à la gestion Le Bohellec : « Assez de béton, du vert » et « Transparence et probité ». Reste le point n°1 : la supposée mansuétude des communistes pour les « sauvageons » (comme disait JP Chevènement) basculant dans les trafics illicites. Cette accusation recouvre souvent une opposition entre petite bourgeoisie et classes populaires. Pas seulement : la demande des mères pour qu’on mette leurs enfants à l’abri des trafiquants est encore plus forte dans les quartiers populaires. Mais elles ne veulent pas non plus que leurs enfants soient matraqués par la police parce qu’ils se ressemblent au pied des tours !

Toujours est-il que Le Bohellec a pu jouer de ces « mauvais souvenirs du PCF ». Exemple typique : le bureau de vote n°4, celui des Jardins de Villejuif, grand ensemble de qualité pour la petite bourgeoisie intellectuelle et à ce titre fief du PS, jusqu’ici. Malheureusement, oubliant que l’élection était à deux tours, un militant socialiste influent a parcouru tous les appartements en consacrant plus de temps à taper sur les Verts que sur Le Bohellec, leur reprochant d’avoir « fait alliance à droite contre Cordillot en 2014 ». Résultat automatique : les habitants ont logiquement cru comprendre que la victoire de la gauche serait le retour de la gestion Cordillot,  et, bien que les liste de gauche et écologiste aient été majoritaires au premier tour, ils ont donné la majorité à la droite au second tour !

À l’inverse, et même si beaucoup de ses militants ont aux aussi passé leur temps à casser du sucre sur le dos des Verts pendant toute la campagne de premier tour (avant de fraterniser au second tour), Pierre Garzon a bien compris qu’il fallait prendre ses distances d’avec « l’avant-2014 ».  Les cités se sont chargées de le lui rappeler, lors ses réunions au pied des tours : « Notre quartier est à l’abandon depuis des années. Non, pas depuis Le Bohellec, c’était déjà le cas sous Cordillot ».

 

L’ambigu « On est chez nous »

La propagande systématique de Le Bohellec contre le « retour des communistes = invasion de logements sociaux = retour des cailleras » (et implicitement : des Arabes et autres musulmans) a fini par se retourner contre lui et lui a fait perdre, on l’a dit, un début d’implantation clientéliste dans les quartiers sud (au-delà de l’électorat traditionnel du Front national dans ces quartiers). Bien. Sauf qu’elle a laissé des traces dans les quartiers de la petite bourgeoisie. Résultat : une fracture profonde est apparue entre les Villejuifois, au fil des années, entre les « anciens habitants », souvent d’origine immigrée (mais pas seulement), des grands ensembles d’habitat social, et les « nouveaux », chassés de Paris par la hausse des loyers.

Mais, à Le Bohellec qui laissait entendre qu’il allait changer la population de Villejuif, refusant par exemple de reloger plus de la moitié des habitants de Lamartine dont on allait détruire ou rénover les tours, le PCF a donné la main par une surenchère : « Il veut faire de Villejuif un nouveau Levallois, en profitant de l’arrivée des nouveaux métros. »

Jolie formule, mais soyons précis. Le métro est arrivé à Levallois comme à Villejuif ou à Saint-Denis il y a belle lurette. Il n’a fait venir la bourgeoisie ni à Saint-Denis ni à Villejuif. Levallois est devenu Levallois parce que c’est la ville à coté de Neuilly, en face de La Défense : c’est le cône bourgeois de la banlieue ouest, qui s’étend avec ses jardins et ses forêts, jusqu’à Rambouillet et Saint Germain en Laye. Les nouveaux métros qui arrivent à Villejuif n’attireront pas cette bourgeoisie, mais les classes populaires et la petite bourgeoisie intellectuelle qui, chassés de Paris par la hausse des loyers, refluent depuis des décennies vers Ivry, Vitry, Villejuif, et jusqu’au-delà de l’A86. Il est certain que la politique de Le Bohellec donnait la priorité à ces cadres et professions intellectuelles salariées et libérales en chassant les classes les plus précaires, mais une gauche moderne et écologisée peut réaliser l’alliance entre ces couches sociales.

Quand la victoire est devenue quasi certaine, une magnifique poussée populaire a envahi la place de la mairie et la place Pierre-Yves Cosnier en criant « On est chez nous !». Et cela nous a d’abord fait rire. Les jeunes des quartiers prioritaires de la politique de la Ville retournaient avec humour ce slogan typique du Rassemblement national, comme les 68ards scandaient  « Nous sommes tous des Juifs allemands ». « Issus de l’immigration », mais d’une immigration qui était française il n’y a pas si longtemps, dont les pères ont donné leur sang pour la France dans deux guerres mondiales, ces « allogènes » sont de fait majoritaires dans les quartier sud et y sont nés, y vivent depuis bien plus longtemps que ceux à qui les promoteurs appelés par Le Bohellec comptent vendre les appartements.

Nous avons donc apprécié ce trait d’esprit. Mais le lendemain nous avons été avertis qu’il avait été perçu douloureusement par les nouveaux habitants des dernières années ! Ceux là-même qui seront mécaniquement de plus en plus nombreux à Villejuif, car de jeunes couples nés à Lamartine finissent eux aussi par s’en aller pour acheter leur logement à Athis-Mons, ou, s’ils veulent un jardin… à Savigny-sur-Orge. Et ceux qui arrivent de Paris y voteraient Jadot/Hidalgo  s’ils avaient encore les moyens d’y vivre.

La majorité Garzon  (composée  presque entièrement de cette petite bourgeoisie intellectuelle, y compris les « 2e générations » qui ont réussi professionnellement) aura deux périls à éviter :

– soit s’appuyer durablement et exclusivement sur cette « jeunesse des quartiers sud » en oubliant les « bobos étrangers » du centre et du nord,

– soit faire comme au temps des mandats précédents : s’appuyer sur les « quartiers » pour se faire élire, puis les oublier ou ne garder avec eux qu’un rapport clientéliste, en oubliant que ces familles demandent elles-aussi l’accès à l’instruction, à la culture. À la beauté.

Notre objectif : que tous les Villejuifois se sentent tous chez eux, et y vivent tous en première classe !

Alain Lipietz

(Photos : 94-Citoyens et AL)

    5 commentaires

  1. Celles et ceux dont la profession et les fréquentations sont fondés sur un petit capital intellectuel et non patrimonial, par opposition à la petite bourgeoisie traditionnelle (commerçants, artisans, paysans) qui disposent d’un capital matériel. On les qualifie souvent de « bobos » (bourgeois bohème) quand ils choisissent par gout des villes populaires et un style de vie valorisant la mixité sociale. Vois :
    http://lipietz.net/Le-Nouveau-Monde-apres-les-elections-europeennes

  2. Moi, Maxime Hannoyer, membre de la liste de Villejuif Écologie du premier tour des élections municipales 2020, déclare me désolidariser de ce qui est écrit dans cet article.

  3. @ Maxime H : peut-être serait-il plus intéressant pour les lectrices et les lecteurs d’indiquer les points de désaccord et de proposer une analyse alternative ?
    Ce forum est fait pour débattre. Là, c’est une « déclaration » un peu lapidaire…

  4. Plusieurs personnes ont réagi en dehors de ce forum sur l’idée d’une analyse sociologique des bureaux de vote de Villejuif. Ils ont raison : ça ne va pas de soi, car le lien, s’il existe, procède en deux étapes.

    Je souligne d’abord que mon article ne porte pas sur les individus, mais sur les bureaux de vote ou plus grossièrement les quartiers. L’Insee , et les organismes de recherches de la Région exploitant ses résultats définissent les quartiers comme des « IRIS » https://www.insee.fr/fr/information/2383389 .
    Les écologistes, comme tous les partis, utilisent intensément ces statistiques pour avoir une vue objective des différences entre quartiers afin de mener des politiques publiques. Vous avez par exemple ici les images contrastées des IRIS de Villejuif quant au taux de chômage (http://www.laveniravillejuif.fr/spip.php?article1029 )ou quant à la dépendance à l’automobile ( http://www.laveniravillejuif.fr/spip.php?article1034 ). Ils s’en servent aussi pour « cibler » leurs campagnes électorales.

    Les choix électoraux des individus sont extrêmement complexes, variant d’une personne à l’autre. Mais si l’on s’intéresse à des chiffres globaux, par exemple les résultats d’un bureau de vote (typiquement 1000 inscrits et 400 votants à cette élection), les singularités individuelles disparaissent au profit des grands déterminants généraux « moyens » : on passe à la « sociologie électorale ». Bien entendu, les bureaux de vote eux-mêmes ont aussi leurs singularités : présence d’une personnalité (par exemple : parent d’élèves) dans le quartier, luttes urbaines passées (j’évoque le poids des ZAC dans la réticence au « retour des communistes ») etc.

    Selon la sociologie électorale, les plus forts déterminants jouant pour toutes les personnes sont : le sexe, l’âge, la catégorie socio-professionnelle (CSP), la différence métropoles/le reste du pays (il y en a d’autres avec moins de poids). C’est donc ainsi que sont fabriqués les échantillons pour les sondages pré-électoraux puis les sondages « Sortie des urnes » où l’on pose les questions « Votre sexe ? Votre CSP ? Où habitez-vous ? et qu’avez-vous voté ? ». L’idée est : « Dis moi qui tu es, je te dirais ce que tu votes, en moyenne ».

    Nous ne disposons pas de telles études sur Villejuif. Mais nous disposons de deux types d’études : sur la composition sociale des IRIS de Villejuif, et sur les votes par bureau. Là, on fait un « deuxième saut », plus compliqué, plus incertain. D’abord parce que ceux qui votent ne sont pas forcément représentatifs de la sociologie de leur quartier : il est évident que les vieux votent plus que les jeunes, les personnes « insérées » socialement plus que les précaires, les chômeurs ou les exclus.

    Cependant, on peut supposer que non seulement la situation sociale des individus détermine en moyenne leurs choix électoraux, mais aussi que la situation sociale moyenne d’un quartier détermine aussi le vote des bureaux de vote qui y sont situés. Il y a donc quand même un sens à poser la question « Dis-moi où est ton bureau de vote, je te dirai ce que ce bureau vote en moyenne. »

    Or Villejuif est considéré » comme une « ville mixte » avec des quartiers très contrastés. Tous ceux qui y ont vécu quelques temps le savent : le Lion d’Or ce n’est pas Lamartine. Et les votes y sont tout aussi contrastés. La « loi des grands nombres » ne joue pas à l’échelle des quartiers, qui sont trop différents pour être chacun représentatif de ce que vote Villejuif.

    Par exemple, en ce second tour des municipales, nous avions dès 21 heures les résultats des 20 premières centaines de bulletins dépouillées, soit 2000 personnes de tous les quartiers : le résultat était 52 % pour la liste Garzon, ce qui sera le résultat définitif. Mais celles et ceux qui plus tard dans la soirée observaient les résultats définitifs tomber un à un sur l’écran pouvaient avoir des sueurs froides : le total oscillait entre 50 et 54 %, car des bureaux de vote pouvaient apporter tantôt « 70 % pour le Bohellec » et tantôt « 70% pour Garzon ».

    Le contraste sociologique entre les habitants est fort à Villejuif et se creuse. On le voit ici par l’échelle des revenus : http://www.laveniravillejuif.fr/spip.php?article1069 . Notons que ce qu’on peut appeler « bourgeoisie » n’existe pratiquement pas à Villejuif : les 10% de revenus les plus élevés ne gagnent que le tiers de ce qu’on gagne en moyenne à Neuilly ! A Villejuif nous avons essentiellement des classe populaires (ouvriers et employés) et de la petite bourgeoisie. Celle-ci se subdivise pour la sociologie électorale entre « petite bourgeoisie traditionnelle » (artisans, commerçants et paysans) et « petite bourgeoisie moderne », « intellectuelle », « salariée », dont le petit capital est un capital culturel acquis par l’instruction. Aucun de ces noms n’est parfait : les enseignants, les plus typiques de cette seconde catégorie, n’ont rien de « modernes » (ils existaient déjà dans l’Antiquité), les informaticiens sont modernes mais peuvent être auto-entrepreneurs, les infirmières et laborantins ont une activité manuelle, etc. C’est cette seconde catégorie qui depuis trente ans reflue de Paris vers Villejuif. J’en suis (j’étais chercheur).

    Peut-on enfin rapprocher la sociologie contrastée des territoires du résultat contrasté des votes ? Évidemment, et de façon très forte par la CSP. La différence « Métropole/province » ne joue pas dans Villejuif, ni la différence des sexes au niveau des bureaux de vote, la différence des âges est captée par la CSP « retraités ». La différence entre « (petite) bourgeoisie traditionnelle » et « (petite) bourgeois intellectuelle », que les CSP captent par « patrons de l’industrie et du commerce » et « professions intermédiaires et cadres supérieurs », explique par exemple à 60 % les différences entre bureaux de vote du Val de Marne lors de la primaire Juppé/ Fillon en 2017 ( http://lipietz.net/Les-lecons-Fillon ) !!

    Et à Villejuif (qui a voté Juppé), on voit que les votes des européennes 2019 pour Jadot (écologiste), Loiseau (LaREM) et Glucksman (socialiste) se concentrent dans les mêmes bureaux de vote ( http://www.laveniravillejuif.fr/spip.php?article1013 ), ceux de la petite bourgeoisie intellectuelle, alors que dans le reste du Val de Marne le vote Loiseau est dans les bureaux de vote de droite.

    Comme nous l’avons expliqué, la moitié des électeurs de Jadot n’est pas allée voter au premier tour, mais la distribution de ces abstentions est à peu près la même partout. En revanche, un quartier populaire (les Lozaits) a donné plus de voix à Villejuif-Écologie qu’à Jadot.
    Notre contribution propre à la victoire de la liste Garzon s’est donc focalisée sur ces deux types de quartiers, avec deux tracts différents que nous avons distribués en fonction de la carte, comme il est expliqué dans l’article.
    Alain Lipietz

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